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Strasbourg gourmand hors des sentiers battus
Emmanuel Tresmontant-01-12-2006
Côté image d’Épinal, on peut bien sûr se satisfaire d’une choucroute fumante servie dans une douillette winstub bordant l’Ill… Mais la capitale alsacienne recèle aussi une palette d’adresses beaucoup plus insolites qu’il faut savoir dénicher à l’écart du centre touristique !
La Vignette : un lieu authentique pour une cuisine populaire
Vous n’avez pas les moyens de vous offrir un restaurant gastronomique ? La qualité des produits, des vins et de l’accueil n’en constituent pas moins pour vous une priorité absolue ? Alors, pas d’hésitation, rendez-vous à La Vignette ! Fondée en 2003 dans l’ancien quartier des maraîchers de la Robertsau, à deux pas des Institutions européennes, cette charmante guinguette campagnarde est devenue l’adresse confidentielle des vrais gourmets de Strasbourg, tel Antoine Westermann (chef du Buerehiesel, trois macarons Michelin) qui vient y déjeuner chaque semaine… Ancien chef de Chez Julien (1 macaron Michelin), à Strasbourg, Serge Krapp a su insuffler à son bistrot une âme et une chaleur qui rappellent la personnalité de ses maîtres : Alain Chapel et Eckart Witzigmann (le grand chef de Munich).
Convaincu que « la cuisine, c’est beaucoup plus que des recettes », Serge réalise une cuisine familiale goûteuse et émouvante à partir de produits régionaux d’exception. Sa soupe de poule à la crème, sa noix d’entrecôte en croûte de pain avec poêlée de cèpes et jus de viande et sa poêlée de figues à la glace vanille sont autant de remèdes contre la mélancolie ! Avec un menu à moins de 30 euros, comment ne pas se laisser tenter par les vins de vignerons sélectionnés par Serge et proposés de surcroît à des prix très raisonnables ? Côté Alsace, vous vous régalerez avec les rieslings bios de Josmeyer et Kreydennweiss. Les vins de la vallée du Rhône occupent également une place de choix à l’image des Cornas de Thierry Allemand, des Hermitage de Chave et du Châteauneuf-du-pape de Château Rayas...
Serge & Co : un grain de folie à Strasbourg !
Serge Burckel est dans le paysage culinaire alsacien ce qu’il est convenu d’appeler un phénomène... Formé il y a 20 ans par des chefs prestigieux comme Jacques Lameloise à Chagny, Jacques Maximin à Nice et Alain Senderens à Paris, cet Alsacien « sauvage » et avide de sensations est parti tenter sa chance 10 ans durant un peu partout dans le monde, à Los-Angeles et à Hong-Kong notamment. En 2002, Serge pose ses valises à Schiltigheim près de Strasbourg. Berné par un associé qui lui faisait miroiter un pont d’or à Moscou, il se résigne à ouvrir un modeste restaurant dans cette banlieue peu fréquentée. En 2005, sa créativité est récompensée par un premier macaron Michelin. Serge gagne soudain en respectabilité, mais la clientèle huppée de Strasbourg rechigne toujours à quitter ses quartiers chics. Avant donc de le voir déménager sur les bords de l’Ill où les prix, forcément, seront plus élevés, nous vous conseillons d’aller découvrir sa cuisine qui est l’une des plus percutantes, inventives et « givrées » qui soient !
Puisant son inspiration dans tout ce qui l’émeut (une épice, une chanson, un paysage), Serge ne conçoit la cuisine que comme un exercice à la fois ludique et poétique. En entrée, ses spaghettis de homard parfumés aux cèpes (une recette qu’il doit à Ferran Adrià) vous mettent ainsi dans l’ambiance. Son tartare de langoustines en ravioles, accompagné d’une gelée d’agrumes et d’une vinaigrette à l’ananas légèrement épicée est d’une fraîcheur admirable. Serge pousse même l’audace jusqu’à ajouter du tobiko, du caviar de poisson volant...
Avec ses noix de Saint-Jacques séchéesservies dans une purée de lentilles et une gelée de fruit de la passion au poivre rose et au foie gras en poudre, Serge Burckel aime explorer des saveurs inconnues sous nos latitudes comme « le goût de caoutchouc qui n’existe pas en France mais qui est très prisé en Chine ».
Farceur, ce colosse aime titiller les Alsaciens en réinventant la recette traditionnelle du bibeleskaas. Ce fromage blanc à l’ail et au persil généralement servi en hors d’œuvre a chez lui la forme d'un petit moule à kouglof qu'il a fait spécialement fabriqué selon des exigences bien précises... Quand on regarde de près la surface du fromage, on aperçoit des motifs rabelaisiens que la pudeur nous interdit de répéter...
Quant au dessert intitulé « Cuba », c’est un véritable sketch des Marx Brothers ! On vous met un bavoir de bébé autour du cou et l’on vous apporte un énorme cigare au chocolat farci de crème à la vanille et d’un coulis de framboise disposé sur un cendrier de la Havane. Le cigare est fumant, vous croquez dedans et la cape craquante vous explose à la figure !
Vous l’avez compris, tout, chez Serge & Co, n’est que folie, et ça marche ! Premier menu à 48 euros.
Emile et Monique Jung ou l’Alsace comme on l’aime
À Strasbourg, la sensibilité alsacienne s’exprime d’une manière admirable dans l’accueil et l’art de la table. À cet égard, impossible de ne pas rendre hommage à Emile Jung et son épouse Monique dont le mythique restaurant, situé à deux pas de la Cathédrale, est le symbole-même de l’hospitalité alsacienne ! Fondé en 1971, Le Crocodile (2 macarons Michelin) est à Strasbourg ce que L’Ambroisie est à Paris ou Troisgros à Roanne : le temple de la cuisine française classique, épurée et digeste. Emile Jung maîtrise ainsi l’art du goût net, avec ce qu’il faut d’acidité et de fraicheur, comme dans son célèbre sandre et laitance de carpe au persil et beurre fumé qui exalte les plus nerveux rieslings d’Alsace. Même ses réalisations les plus « champêtres », comme sa fameuse pintade fermière au foie de canard en croûte de pommes de terre, semblent aussi légère qu’un lever de soleil sur le mont Hohneck ! La carte des vins se lit comme un livre et rappelle qu’Emile Jung est un aussi très grand dégustateur. Menu déjeuner à 57 euros, dîner à 86 euros.
Au Pain de mon grand-père
Créée en 2002 par Patrick Dinel, ex-directeur financier de LVMH, cette boulangerie extraordinaire est, à bien des égards, révélatrice des courants de fond qui traversent notre société. Las de sillonner la planète (200 voyages par an) et de signer des chèques à 6 zéros, Patrick Dinel, un beau jour, s’est pris de passion pour le pain ! Au pain de mon grand-père fait figure d’écomusée avec son four à bois en brique, ses 60 variétés de pain tous fabriqués à partir de farines bios sans aditifs et ses vendeuses acueillantes. Bruno Dinel, le fils, a quitté la sommellerie pour apprendre l’art du levain, du pétrissage et de la cuisson. À 20 ans, ce passionné songe déjà au concours de Meilleur Ouvrier de France ! Côté dégustation, le pain de seigle est l’un des plus exceptionnels que nous ayons goûtés, avec une belle croûte brune et noire et une mie élastique aux arômes puissants de miel et de foin. Le pain à l’épeautre est sublime, avec sa croûte multicolore, sa mie nacrée bien alvéolée, dense, compacte et un peu acide (marque du levain). Preuve d'une grande qualité, ces pains conservent leur fraîcheur plusieurs jours sans problème. Une adresse indispensable !
André Ostertag à Epfig : l’une des consciences du vignoble alsacien
Méconnu des touristes et généralement tenu à l’écart de la Route des Vins, le village d’Epfig n’est situé qu’à 30 minutes de Strasbourg sur la route d’Obernai. Là, vous ferez la connaissance d’un vigneron mais aussi d’un homme absolument hors du commun : André Ostertag. Par le physique et la parole, ce gaillard, poète à ses heures, ressemble à un mystique du Moyen Âge. Issu d’une vieille famille rhénane dont le nom signifie « jour de Pâques », André s’est imposé en 20 ans comme l’un des plus grands vignerons alsaciens aux côtés de Jean-Michel Deiss, Mark Kreydenweiss, Olivier Humbrecht et quelques autres. Aujourd’hui encore, Epfig ne passe pas pour faire parti du « gotha » des terroirs alsaciens et le style très personnel qu’André Ostertag donne à ses vins maintient ce village à l’écart des « baronnies » habituelles que sont Riquewihr, Kaysersberg et Eguisheim… Toujours est-il que les vins d’André font le tour du monde et figurent sur les cartes des plus grands restaurants. Quels que soient le cépage, le terroir et le millésime, André sculpte ses vins et leur impose sa marque : de la droiture, de l’élégance, de la pureté et de la vivacité. Ses vieilles vignes de sylvaner à 10 euros la bouteille sont une merveille de gourmandise. Ses rieslings issus du grand cru Muenchberg, planté à l’origine par les moines cisterciens au 12e s., sont d’une noblesse et d’une longueur en bouche incomparables.
Michel Le Gris ou le vin sans concession
Si le vin est l’une de vos passions, vous devez absolument rendre visite à Michel Le Gris dont la cave, Le Vinophile, est située à proximité du Musée d’art moderne et contemporain.
Philosophe de formation, Michel Le Gris s’était fait connaître en 2001 en publiant un brillant essai consacré au goût du vin à l’heure de sa production industrielle. Ses positions engagées lui avaient valu l’ire de la Revue des Vins de France mais le soutien de grands vignerons comme Aubert de Villaine de la Romanée Conti. Aujourd’hui, Michel Le Gris est une figure de Strasbourg. Ses conférences, ses articles et ses dégustations commentées attirent chaque mois un public passionné que le snobisme des étiquettes laisse indifférent ! Pour l’Alsace, ses vignerons de prédilection sont Jean-Pierre Frick à Pfaffeinheim, Gérard Schueller à Husseren-les-Châteaux, Christian Binner à Ammerschwihr et l’étonnant Charles Brand à Ergersheim (un village situé à 20 km de Strasbourg) dont les vins gras et aromatiques sont travaillés de façon très aérienne, sans sucre.
Carnet d’adresses
La Vignette
29, rue Mélanie, Robertsau
Tél : 03 88 31 38 10
Restaurant Serge & Co
14, rue des pompiers, Schiltigheim
Tél : 03 88 18 96 19
Le Crocodile
10, rue de l’Outre, Strasbourg
Tél : 03 88 32 13 02
Au pain de mon grand père
58, rue de la Krutenau, Strasbourg
Tél : 03 88 36 59 66
André Ostertag
87, rue Finkwiller, Epfig
Tél : 03 88 85 51 34
Le Vinophile
10, rue d’Obernai, Strasbourg
Tél : 03 88 22 14 06
